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"Barack Obama a tourné une page en Irak.
En Afghanistan, pas tellement"

Article paru dans l'édition du 13 août 2009

Rachid Khalidi, professeur à l'université Columbia,
évalue le changement américain au Moyen-Orient

Entretien

Rachid Khalidi est professeur d'études arabes contemporaines à l'université Columbia à New York, où il est titulaire de la chaire Edward-Saïd. Né à New York, issu d'une grande famille palestinienne, il a enseigné jusqu'en 2003 à l'université de Chicago, où il a été l'ami de Barack Obama. Pendant la campagne électorale 2008, il a été pris à partie par les conservateurs qui cherchaient à travers lui à atteindre le candidat démocrate, accusé de sympathiser avec les "terroristes".

Comment avez-vous traversé cette période ?

J'ai vécu à Beyrouth - dans les années 1970 et 1980 - au moment des bombardements israéliens, syriens et phalangistes. J'ai vu bien pire que les attaques de Fox News, et donc j'ai supporté. Le but des conservateurs, des "amis" d'Israël, était, et est toujours, clairement d'isoler les hommes et femmes politiques américains de toute relation avec des Palestiniens.

Que reste-t-il du discours de M. Obama au Caire, le 4 juin ?

Le discours du Caire a été très positif. Il a montré que les Etats-Unis avaient changé de politique. Il a affiché le respect de l'administration Obama pour le monde musulman. Il était important, nécessaire, et il a été très bien reçu. En même temps, beaucoup se sont dit : c'est bien de changer de ton, mais maintenant il faut changer de politique, en Irak, en Afghanistan et dans le reste du monde musulman.

Sur ce point, l'administration Obama est-elle bien partie ?

Dans certains domaines, oui. Dans d'autres pas tellement. En Irak, il est clair que cette administration veut retirer les forces américaines. Certains peuvent dire que ça ne va pas assez vite. D'autres trouvent que les Américains veulent laisser un nombre trop important de troupes et pour trop longtemps, mais il est clair que Barack Obama a tourné une page. En Afghanistan, cela n'est pas tellement clair. Je ne suis pas sûr que l'administration Obama a compris que les étrangers ne peuvent pas changer l'Afghanistan par la force. Les puissances étrangères n'ont jamais réussi.

Et le conflit israélo-palestinien ?

M. Obama a mis le projecteur sur les colonies. Il y a un vrai changement. Bush n'avait jamais abordé la question de cette manière. Il a aussi mis l'accent sur les colonies de Jérusalem, ce qui est totalement nouveau pour les Américains depuis longtemps. C'est très important. Mais l'administration n'a pas abordé d'autres problèmes, par exemple la nécessité de mettre fin à l'occupation. Elle reste accrochée à l'idée que la sécurité israélienne est plus importante que l'avenir du peuple palestinien. Que l'occupation est nécessaire pour la sécurité des Israéliens. Ce sont des idées erronées et néfastes. Cela, je ne sais pas si c'est bien compris à Washington.

Certains commencent à dire qu'il faut arrêter de faire une fixation sur les colonies et prévoir l'étape suivante...

Oui, c'est juste. Les Israéliens ont gagné des dizaines de batailles avec Washington sur des choses très très petites. On ne doit pas les laisser entraîner les Etats-Unis dans une bataille pour des mètres carrés. Un règlement, ce n'est pas seulement les colonies. Il y a aussi la question de Gaza, et du Hamas. Il faut parler avec tout le monde, avec tous les Palestiniens surtout ; et pas seulement la partie représentée par Abou Mazen. Et cela jusqu'au moment où les Palestiniens réussiront à former un gouvernement de coalition.

L'administration Obama parle peu de Gaza ou du Hamas...

C'est une erreur. Cela laisse le champ libre aux Israéliens. Les Etats-Unis et les Européens se retrouvent à accepter le siège de la population de Gaza, qui est atroce, et qui est imposé pour marquer des points. Cela revient à dire aux Palestiniens : "Vous voyez comme vous êtes dans la pauvreté et la faim à Gaza, alors que les bons garçons, là-bas, à Ramallah, ils ont tout ce qu'ils veulent ; ils ont des night- clubs, le business marche bien." Ça, c'est inacceptable. On ne peut pas faire la paix comme ça. On crée des problèmes pour le futur. Les Israéliens doivent ouvrir toutes les voies de Gaza, surtout qu'il n'y a pas de roquettes qui tombent sur Sderot depuis des mois - ce qui était le prétexte pour ce siège.

M. Obama ne fait pas pression sur ce point. Etes-vous déçu ?

Si on veut faire la paix, on fait la paix entre deux peuples. On ne fait pas la paix entre une minorité d'un peuple et un autre peuple. Les gens au pouvoir à Ramallah ne représentent pas la majorité ni les gens au pouvoir à Gaza. Presque un tiers des Palestiniens sont anti-Hamas et anti-Fatah. Il faut les aider à s'unifier. Ce ne sont pas les Américains qui peuvent faire cela. Mais il faut aider au processus de réunification du mouvement national palestinien si on veut la paix.

Vous connaissez bien M. Obama. Lui arrive-t-il d'être naïf ?

Naïf (rire) ? Non, ce n'est pas le mot. Pas du tout. On peut dire qu'il n'a pas tellement d'expérience en politique étrangère, mais pour avoir vécu dans le monde, il le connaît bien. Beaucoup mieux que ceux qui ne connaissent vraiment que Washington. Il comprend bien le pouvoir aussi, sinon il ne serait pas arrivé à la présidence quatre ans seulement après avoir été un simple sénateur de l'Illinois.

Certains se demandent jusqu'où il ira dans le bras de fer avec Israël...

Il regarde les Israéliens avec beaucoup d'amitié. Il a beaucoup d'amis très proches d'Israël. Mais cela ne veut pas dire qu'il n'a pas de sympathie pour les Palestiniens, ou qu'il ne va pas mettre les intérêts des Etats-Unis au premier plan.

 

Propos recueillis par Corine Lesnes

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