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Le Monde.fr                                                Article paru dans l’édition du 20 Octobre 2009 – page 2

Sommes-nous en train de perdre la Turquie ?

Par Natalie Nougayrède

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/10/19/sommes-nous-en-train-de-perdre-la-turquie-par-natalie-nougayrede_1255761_3232.html

 

Les choix de la Turquie constituent l'un des phénomènes les plus passionnants à suivre sur la scène internationale. Ils touchent aux grands enjeux du fameux arc de crise qui court du Proche-Orient à l'Afghanistan. Ils soulèvent la question de l'évolution identitaire d'un pays soucieux de s'affirmer, à la confluence de l'Europe, de l'Orient, de l'Asie.

La diplomatie turque est active. Elle assume une posture de puissance régionale et ne recule pas devant des gestes susceptibles de bousculer les paramètres. La Turquie a conclu ce mois-ci un accord ouvrant la voie à une normalisation des relations avec l'Arménie.

La Turquie vient d'évincer Israël d'exercices militaires communs, pour marquer sa désapprobation de la guerre de Gaza. Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a annoncé qu'il serait prochainement reçu par Barack Obama à Washington, et qu'auparavant il se rendrait en Iran, rappelant ainsi la volonté turque de jouer les médiateurs sur les dossiers brûlants.

En avril, le voyage de deux jours du président américain en Turquie avait souligné l'importance conférée à ce pays, perçu comme un appui stratégique et un symbole fort pour le dialogue recherché avec le monde musulman.

La Turquie veut accroître sa visibilité sur les grands dossiers, mettant en oeuvre les concepts de "profondeur stratégique" et de "zéro problème" avec ses voisins mis au point par Ahmet Davutoglu, le nouveau ministre des affaires étrangères. Cet intellectuel est à l'origine des orientations prises par les néo-islamistes du parti AKP, au pouvoir depuis 2002.

Parfois surnommée "néo-ottomane", cette diplomatie soulève chez certains alliés de la Turquie de fortes interrogations. La Turquie se détournerait-elle peu à peu de ses attaches euro-atlantiques ? Certains se sont demandés si le phénomène de l'AKP ne cachait pas des ambitions cachées de panislamisme. Les contacts avec le Hamas, la volonté de ménager l'Iran malgré ses travaux nucléaires ou encore les suggestions de dialogue avec les talibans relèveraient, selon cette logique, d'une filiation idéologique.

La Turquie a aussi accéléré son rapprochement avec la Russie, suscitant d'autres questions. S'agit-il de sceller l'option "eurasienne" ? Cette relation s'est en grande partie nouée autour des approvisionnements énergétiques et des projets de gazoducs. La Russie fournit 66 % du gaz importé par la Turquie. Le récent rapprochement turco-arménien a été facilité par Moscou. Il a mit sous pression l'Azerbaïdjan, pays dont Gazprom voudrait contrôler les réserves énergétiques.

Ayant le sentiment d'être rejetée par l'Union européenne, du moins par certains de ses dirigeants, qui répètent que les négociations avec Bruxelles n'ont pas vocation à déboucher sur une adhésion, la Turquie semble chercher des amis sous d'autres cieux.

Les représentants de l'AKP expliquent que le pays ne fait là que s'adapter à de nouvelles circonstances. La fin de la guerre froide a élargi les options de la Turquie. Il est naturel qu'elle utilise des cartes régionales, au sud, à l'est, au nord, le long de nouveaux axes commerciaux.

Rien de tout cela, insistent les responsables turcs, n'entraîne une quelconque remise en cause des grandes orientations stratégiques : l'ancrage dans l'OTAN depuis 1952 et la candidature à l'UE. La Turquie entend concilier la diversification de sa diplomatie avec la préservation des alliances. Elle se dit en mesure d'apporter ainsi "plus" à l'Europe.

Le débat n'est pas clos. Aux Etats-Unis, la question "Sommes-nous en train de perdre la Turquie ?" est apparue en 2003, au moment des désaccords à propos de la guerre d'Irak. Le rééquilibrage de la diplomatie américaine par Barack Obama devrait recréer des synergies, notamment sur l'Afghanistan. Mais beaucoup doutent de convergences sur l'Iran, Ankara s'opposant à un scénario de sanctions.

La Turquie a, de son côté, discrètement demandé le soutien de Washington sur la question chypriote. L'Europe se pose-t-elle la question du danger de "perdre" la Turquie ? Ses propres enjeux de voisinage suffiraient à le justifier.

Dans la zone mer Noire - Caucase, la Turquie ne perçoit pas l'UE comme un véritable interlocuteur. Seule le face-à-face avec la Russie compte, comme l'a montré l'initiative de la "Plateforme pour la coopération et la stabilité dans le Caucase", réactivée en urgence pendant la guerre de Géorgie en août 2008, sans consulter aucun des alliés.

La Turquie se prépare à devenir un pays majeur pour le transit de gaz naturel vers l'Europe en provenance de la Russie, de la Caspienne, d'Irak, et un jour peut-être d'Iran. C'est parce que la Turquie a le sentiment d'être au coeur d'une nouvelle géopolitique qu'il lui est difficile de se contenter d'un statut de candidat à l'UE.

Selon un récent sondage du German Marshall Fund, seuls 35 % des Turcs jugent l'OTAN indispensable à la sécurité du pays (contre 53 % en 2004). 48 % restent favorables à l'entrée dans l'UE (contre 73 % en 2004), mais 65 % sont convaincus que cela n'arrivera jamais. Deux fois plus de Turcs (43 %) veulent que le pays agisse seul, plutôt qu'en concertation avec l'UE.

 

 

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