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logohuma-small.gif               Article paru le 11 Janvier 2011 – Page 15

Yehuda Shaul « Il faut dire aux Israéliens la vérité sur ce que fait notre armée »

Entretien réalisé par Charlotte Bozonnet

 

 

Des clichés de soldats israéliens posant fièrement à côté de détenus palestiniens, ont fait scandale ces derniers mois... Pour cet ancien militaire et directeur de l’ONG israélienne Breaking the Silence, il faut ouvrir les yeux de la société sur la réalité de l’occupation.

Votre organisation pousse les soldats israéliens à témoigner sur la réalité de l’occupation. Fin août, une ex-soldate israélienne publiait sur sa page Facebook des photos où on la voit, souriante, prendre la pose à côté de prisonniers palestiniens. Comment avez-vous réagi?

Yehuda Shaul. Ce qui est étonnant, ce ne sont pas ces photos mais les réactions qu’elles ont provoquées ici en Israël. Je n’aurais jamais cru que cette affaire puisse faire la une, tant c’est une chose commune. En tant qu’anciens soldats, nous avons tous ce genre de photos dans nos albums. Mais ces réactions montrent une chose  : que les Israéliens ne comprennent rien à ce qui se passe dans les territoires occupés, à ce que cela signifie d’être un occupant. Les jours qui ont suivi la publication de ces photos, Breaking the silence a rendu publics de nombreux autres clichés (1). Des photos de soldats se photographiant avec des détenus palestiniens attachés; en train de s’amuser à s’attacher comme s’ils étaient eux-mêmes des prisonniers; et même à côté de cadavres de Palestiniens. Les Israéliens doivent comprendre que c’est votre vie lorsque vous êtes un soldat en territoire occupé. Chaque fois que vous êtes à un check-point, qu’un Palestinien ne fait pas exactement ce que vous voulez, vous l’attachez, vous lui mettez un bandeau sur les yeux et vous le gardez pendant quelques heures. Chaque fois qu’il y a un couvre-feu, qu’un Palestinien se trouve dans la rue, peu importe qu’il aille par exemple voir le médecin, vous le prenez, et vous le détenez quelques heures. Chaque fois que vous êtes en patrouille, qu’un Palestinien sourit un peu trop pendant un contrôle d’identité, vous le gardez pour lui montrer qui est le patron. Peu à peu, vous oubliez qu’il est un être humain comme vous. Il devient comme un objet avec lequel vous pouvez jouer, que vous pouvez prendre en photo. Et ceci n’est que la part émergée de l’iceberg.

Comment expliquez-vous une telle situation?

Yehuda Shaul. Il y a dix-huit ans – c’était pendant la Coupe du monde de football –, nous étions quelques-uns à être en opération de ratissage dans un camp de réfugiés près de Ramallah. Quatre jours d’opération, maison par maison, à la recherche des « méchants ». Un jour, il y avait un match important entre le Brésil et je ne sais plus quel autre pays. Nous sommes entrés par la force dans une maison palestinienne, nous avons tout fouillé, enfermé la famille au sous-sol, puis nous sommes partis… voir le match. Aucun de nous n’avait conscience d’avoir fait quelque chose de mal. Pourquoi? Parce qu’envahir les maisons des Palestiniens est la norme. Pour vous en France, que la police débarque chez vous sans un ordre légal du tribunal serait inouï. Mais quand vous êtes un soldat israélien dans les territoires occupés, vous pouvez le faire, jour et nuit, une fois, 5 fois, 10 fois... Vous pouvez faire ce que vous voulez. C’est comme ça que ça marche.

Qui est responsable de cette situation?

Yehuda Shaul. À quoi vous attendez-vous quand vous envoyez des militaires contrôler des civils? À quoi vous attendez-vous lorsqu’un jeune soldat voit en permanence autour de lui des Palestiniens attachés avec un bandeau sur les yeux? Qu’il soit capable de continuer à les voir comme ses égoaux? Il y a un élément très important dans cette nouvelle affaire de photos, et c’est la réponse qui a été donnée par le porte-parole de l’armée israélienne, expliquant que ces clichés sont exceptionnels. Pourquoi les Israéliens n’ont-ils pas conscience de ce qui se passe? Notamment à cause des mensonges qui sont délivrés par les porte-parole de l’armée. Sans cette déclaration de l’armée, notre organisation n’aurait peut-être pas décidé de publier d’autres photos. Mais face à de tels mensonges, il faut réagir et dire aux gens la vérité sur ce que nous faisons là-bas. Nous, soldats, nous devons rentrer chez nous, et raconter, obliger notre société à prendre ses responsabilités pour ce qui est fait en son nom. Nous n’allons pas à l’armée parce que nous nous réveillons un beau matin, à dix-huit ans, et que nous voulons nous amuser. C’est notre société qui nous envoie là-bas. Nous devons donc, en tant que société, admettre la réalité, et avoir un débat: l’acceptons-nous ou pas?

Comment expliquez-vous que votre organisation recueille tant de témoignages de soldats israéliens?

Yehuda Shaul. Depuis 2004, nous avons recueilli les témoignages de 730  soldats. C’est beaucoup et en même temps, peu, si l’on considère le nombre de soldats qui servent dans les territoires occupés. Je pense qu’il arrive un moment dans votre vie où vous comprenez ce que vous avez fait, à quoi vous avez participé. En tant que soldats et anciens soldats, nous savons ce qui se passe là-bas; nous avons l’obligation morale de mettre la société israélienne devant le miroir, de la forcer à se regarder en face, même si c’est moche. C’est la seule façon de savoir quelle société nous sommes et quelles sont nos valeurs morales.

Cette nouvelle affaire peut-elle permettre un changement?

Yehuda Shaul. C’est une pierre supplémentaire à l’édifice. Rompre le silence est un travail de longue haleine. Nous devons continuer, le faire encore et encore, convaincre de plus en plus de gens. Publier des photos, des rapports, faire des conférences, emmener les Israéliens dans les territoires occupés pour leur ouvrir les yeux. C’est ce que nous faisons et continuerons à faire.

 En 2009, vous avez publié un rapport de témoignages de soldats racontant les crimes commis lors de l’offensive contre Gaza en décembre 2008. Les autorités militaires y ont-elles répondu?

Yehuda Shaul. Lorsque j’étais enfant, on m’a appris que nous vivons dans une démocratie. L’armée est un bras du gouvernement, et le gouvernement, un bras du peuple. La seule façon de faire changer les choses est de changer la réalité politique, changer les ordres que l’on donne aux militaires. En tant que société civile israélienne, nous devons décider de ce que nous autorisons les militaires à faire, ou pas, en notre nom.

 

(1) Breaking the Silence (Briser le silence) vient de publier un nouveau rapport dénonçant la collusion entre soldats et colons en Cisjordanie. À lire sur: www.shovrimshtikaorg. Voir aussi www.breakingthesilence.org

 

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