AFPS Nord Pas-de-Calais CSPP

   


 

Gaza Beach 
par Istico Battistoni
 

(3 mars 2005)

(Istico Battistoni est Conseiller italien au Parlement Européen. Il vit actuellement en Cisjordanie. Ce texte, inédit, peut-être repris librement sur tout support militant ou associatif. Par contre, si vous souhaitez publier ce texte sur un support écrit commercial - journal, revue... - vous devez en faire la demande auprès de l'auteur : ibattistoni@terra.es Les textes de Istico Battistoni sont également disponibles en espagnol, en italien et en portugais.)

Introduction
Le Gaza Strip Disengagement Plan du Gouvernement Sharon prévoit l’isolement total de la Bande de Gaza d’Israël, d’Egypte ainsi que de la Mer Méditerranée. À Rafah, frontière avec l’Egypte (Philadelphi Route), la construction d’un grand fossé est prévue ainsi que la démolition de 3.000 maisons palestiniennes. Ce plan a été pour l’instant gelé par l’armée israélienne dans l’attente de l’avis de la Cour Suprême (Attorney General). Durant cette Intifada, environ 25.000 Palestiniens de la Bande ont perdu leur maison suite à la politique de démolition d’Israël. Selon les Nations Unies (OCHA), au cours des neuf premiers mois de l’année passée, le rythme moyen des démolitions dans la Bande était de 4 maisons par jour. Israël recourt aussi aux démolitions comme mesures punitives collectives. Selon B’Tselem, organisation israélienne pour les droits de l’Homme, 675 maisons ont été démolies en guise de représaillles dans les Territoires Occupés depuis le début de cette Intifada. Le témoignage suivant de Gaza nous parle de maisons détruites et de ségrégation, signes d’une oppression que le “Cessez-le-feu” récemment négocié entre Sharon et Abu Mazen ne pourra pas effacer sans une réponse globale, juste et durable aux aspirations de liberté des palestiniens.
* * *
La Bande de Gaza a la forme d’un fusil, et son nom évoque les fantômes. C’est un cordon de terre de 46 km de longueur et de 5 à 10 km de largeur, où 8.000 colons israéliens rivalisent pour le contrôle des terre - en occupant 1/5ème de la surface - avec 1.450.000 Palestiniens. Suspendue entre Israël et le Sinaï, la Bande est quelque chose d‘artificiel, coupée des terres et de la mer, surgie des cendres de la résistance lors de l’avancée israélienne dans la Palestine historique. C’est une zone blindée par les forces de sécurité israéliennes, où entrer et sortir représentent une aventure dans l’inconnu. Quand le matin du 6 novembre 1998 mourut soudainement la mère du professeur d’arabe à l’Université de Birzeit (Cisjordanie), M.Sami Shaat, celui-ci se présenta aux autorités israéliennes de la colonie la plus proche pour demander une autorisation de passage pour se rendre à Khan Younis, dans la Bande de Gaza, où vivait sa mère. Il était 7 h du matin. Il passa toute la journée à donner des coups de fil pour pouvoir finalement obtenir une autorisation de 24 heures. Il était 16 h. Il regarda la date de validité de cette autorisation et se rendit compte que les 24 heures commençaient depuis 5 h du matin de ce même jour. Il se mit à pleurer, car il n'aurait jamais pu rejoindre Khan Younis et revenir le lendemain avant 5h du matin, en tenant compte des checkpoints. Il ne vit jamais le cercueil de sa mère, ni son tombeau, ni son village, étant donné qu’il ne reçut jamais plus d’autorisation depuis ce jour-là. La roue de la fortune tourne en sens inversé pour qui va et vient de Gaza.
Erez et les nombrils
Mais nous arrivons depuis Jérusalem au checkpoint de Erez, au nord de la Bande de Gaza, en une heure et demi. Un coup de vent. Je suis avec une délégation du Parlement Européen et je ne veux pas perdre l’opportunité de rentrer dans Gaza, privilège que très peu d’étrangers peuvent avoir.
Erez est comme la douane d’un aéroport. J’ai l’impression de m’embarquer pour un vol, et quand on me redonne mon passeport en criant mon nom et que je sors du bâtiment administratif, j’ai l’impression de me retrouver sur une piste. Mais ici, il n’y  pas d’aéroports. Le seul véritable aéroport, inauguré en 1998, sera bombardé par les avions de chasse israéliens trois ans plus tard, et il ne sert plus à rien. Au contraire, le checkpoint de Erez sert : il sert à faire passer au compte-gouttes les gens de Gaza. Quand ils arrivent, ils sont soumis à de stricts contrôles à hauteur du noyau central de la station militaire, et ensuite, ils doivent parcourir à pied 300 mètres de tunnel, l’un après l’autre, avant d’arriver au dernier avant-poste israélien. C’est comme un acte de pénitence, un misérable rituel qui a lieu au-dessous d’une toiture de modeste architecture industrielle.
Nous avons quant à nous plus de chances, ils nous font marcher à côté du tunnel, au soleil, en avançant à zigzag parmi des blocs de béton anti-char placés au milieu du goudron. Ils nous sourient et ils portent des pantalons militaires en-dessous de la ceinture, larges et bas sur le derrière, comme ont l’habitude de le faire les adolescents européens. “Travailler” au checkpoint avec la mitraillette au bras doit être devenu quelque chose d’aussi naturel qu’aller à un concert de rap. Les jeunes filles soldats montrent leur nombril... d’une beauté insidieuse, la beauté dévastatrice de la force qui a pris possession de l’intimité quotidienne. Mais le quotidien est autre pour qui ne jouit pas du calme relatif des checkpoints. C’est un quotidien de destruction et de mort.
Cinecittà
Ils appellent cela « punitions collectives ». Pour chaque rafale, chaque roquette lancée et chaque soldat mort s’effondrent comme châteaux de cartes des quartiers entiers avec leurs habitants. C’est ainsi qu’ils ont démoli un orphelinat, puis une école, et qu’ils ont fait un trou dans le terrain de jeu de l’école. Ensuite ils ont mitraillé les façades de tous les nouveaux logements sociaux payés par le Scheik Zayed : ils sont trop proches de la base militaire. Désormais, personne ne veut aller y habiter. Le quartier vide fait penser à un scénario de Cinecittà. Un sentiment de malaise et d’insécurité me gagne soudainement. Quelle musique écoutèrent les vengeurs de la nuit en pénètrerant avec leurs chars jusqu’ici et en entrant dans le camp de réfugiés de Jabalyia? La même peut-être qu’on écoute dans les rave parties, où l’on porte les pantalons en-dessous de la ceinture? Mais comment puis-je décrire les ruines des maisons sur lesquelles restent assis les vieux survivant à l’effondrement de leurs demeures? Que dire des femmes qui nous regardent depuis les tentes qu’elles ont montées sur le terrain vague des ruines?
A Jabalyia ils vivent à 120.000, les uns sur les autres. En octobre 2004, les soldats pénétrèrent dans le camp 17 nuits de suite avec leurs chars, bulldozers et hélicoptères. Non, ce n’était pas Cinecittà, mais Hollywood, car ils firent les choses en grand. Bilan du tournage : 141 maisons rasées et 140 morts. Nous sommes en train de parler de réfugiés, c’est-à-dire de gens qui ont fui l’avancée sioniste de 1948 et trouvèrent refuge ici, à proximité de la mer et du sable. Que ressent-on quand on perd sa maison une seconde fois ?
Peluches et tricycles
Alors que la délégation du Parlement prend des photos, je rédige quant à moi une liste de tout ce qui s’étale sous mes yeux, résidus des incursions nocturnes: une couverture, une petite chaussure, un drap, le guidon d’un tricycle, un demi matelas, une chaussette, une grille de maison déformée, un ours en peluche. Et encore une chaussure, et une chemise. Le petit ours est ce qu’il y a de plus triste - abandonné par terre loin des mains d’enfants pour le caresser.
Nous montons dans le bus et traversons le centre de Jabalyia, un méli-mélo de chariots de fruits et légumes poussés par un âne, et de vendeurs ambulants pour toute nécessité. Et de la poussière. On m’en avaient parlé. C’est comme regarder à travers des empreintes digitales imprimées sur des lunettes. Mais que de belles bananes et de beaux légumes, miracles d’une terre fertile, hélas toujours plus étreinte! Là où il y avait des arbres à goyaves et des palmiers s’érigent maintenant des îlots en briques de béton. Et là où les Palestiniens n’ont pas construit, ce sont les bulldozers qui ont fait table rase, avec pour conséquence une raréfaction des arbres. Il reste les rond-points aux carrefours - certains vraiment ronds, d’autres obliques – petites oasis où se réfugient les grains transportés par le vent au-de-là des chars et du béton. Et dans les rond-points, des monuments démodés dédiés à la nation et aux martyrs, décorés avec les chenilles des chars israéliens restées sur le champ de bataille.
Heures au fil de l’air
Nous aurions dû rencontrer Jamal Zaqout, le promoteur de l’initiative de paix de Genève, mais il est resté coincé à l’extérieur de la Bande, au checkpoint de Rafah, en attendant inutilement pendant des heures l’ouverture des portes. Ce ne sera que pour le lendemain. Qui attend, il se débrouille et cultive un réseau de connaissances familiales aux postes-frontières pour s'assûrer un logement pour la nuit. Jamal rentrait du Caire, où il avait rendu visite à son fils Mashid. Mashid étudie à l’American School. Quand ses parents l’ont inscrit, l’école était à Gaza, mais ensuite l’endroit est devenu trop dangereux, et les Américains décidèrent de la déplacer au Caire. Et avec elle les élèves. Gaza se trouve au rang 4 de l’échelle de danger selon les Nations Unies, l’Irak au rang 5, le dernier.
Jamal est marié à Naila Ayesh, directrice du « Centre pour les femmes » de Gaza. Naila avorta en prison en 1987 à cause des tortures subies. Mashid naquit au contraire le jour où elle fut déportée. Naila passa par le Liban, l’Egypte et la Jordanie avec son enfant, et ensuite elle fut emprisonnée une deuxième fois, et resta avec lui en détention sept mois. Avec Oslo, elle rentra à Gaza. Nahila n’a jamais touché une arme. Son mari aussi a été détenu. Tous deux travaillent pour la paix et le dialogue avec Israël: il est extraordinaire de voir qu’ils y croient malgré les souffrances subies.
Gaza, c’est aussi cela, pas seulement les déguisés de Hamas qui crient vengeance. Mais les promoteurs de paix ne passent pas à la télé!
Feux
Quand ils inaugurèrent le premier feu routier ce fut une grande fête pour tout le monde. C’était en 1994. Il n’y en avait jamais eu avant cette époque-là. Avec Oslo l’Autorité Palestinienne avait atterri dans la Bande, et avec elles, les feux aux carrefours ainsi que le premier parc public. Puis survint la deuxième Intifada, et avec elle les bombardements et les morts quotidiens.
Personne ne croit à la bonne volonté de M. Sharon: son Plan d’évacuation des colons n’a pas été négocié avec les Palestiniens, qui savent que le statut de ghetto ne changera pas, et que l’accès à Gaza restera soumis au bon gré des soldats. Selon Ziyad Abu Amer et Kamal El Shrafi, députés au Conseil Législatif Palestinien élus à Gaza, que nous rencontrons lors de notre visite, le plan ne sera pas porteur de davantage de sécurité pour Israël, et ce que vivent pour l’instant les gens de la Bande, ce sont des opérations de confiscation et de démolition pour élargir les couloirs de sécurité aux frontières externes de la Bande même. Eux-mêmes en paient les conséquences, car ils ne peuvent pas se rendre au Conseil Législatif à Ramallah, mais doivent travailler par vidéo-conférence. Une manière comme une autre de se débrouiller. Mais il y a tout de même une limite à tout.
Selon les Nations Unies, 60% des habitants de la Bande vit en-dessous du seuil de pauvreté (2 dollars/jour). Le chômage a dépassé le seuil des 50% avec l’Intifada. Les hommes forts d’Arafat n’ont peut-être pas favorisé la libre entreprise et la concurrence, mais il y a autre chose. Beaucoup de Palestiniens ont perdu leur travail en Israël en raison de l’impossibilité de sortir de Gaza. Les exportations de fruits et légumes pâtissent pour la même raison. La zone industrielle israélo-palestinienne à la frontière de Erez, qui avait été inaugurée avec Oslo, a été bombardée, même si 4.500 ouvriers palestiniens continuent à y travailler, car il ne sied pas aux entreprises israéliennes de la fermer: les salaires sont beaucoup plus bas qu’en Israël, à savoir 1500 shekels/mois (270 euros) contre le salaire minimal israélien de 4500 shekels (810 euros).
La plage
La ville de Gaza vous fait respirer un air de liberté : la mer ne divise pas, mais elle unit, et son parfum nous fait oublier où nous nous trouvons. Gaza porte encore les signes de splendeur d’une ville méditerranéenne qui a joui de l’autonomie dans les années 90. Ses hôtels et ses promenades vous remplissent de tranquillité. Gaza: des tours, des jardins, la lumière méditerranéenne et les drapeaux verts du Hamas. Gaza: des fleurs, le désespoir et la rage. Tout est vent, soleil, silence et mer. Une mer agitée, mais pas trop. Une mer fermée, car les pécheurs ne peuvent pas s’aventurer en mer ouverte, surveillée par les avions militaires de l’Etat juif. Mais peu importe! La mer est aussi belle quand elle est seule, et ses plages désertes sont un bien toujours plus rare sur cette mer. Gaza: un mot qui déclenche l’indignation, un mot qui fait peur.
Je suis triste quand nous rentrons à Erez le soir, en traversant une campagne sans lumière. Le douanier palestinien nous reçoit en pantoufles, les soldats en bottes et mitraillette. Deux heures d’inspection à l’intérieur d’une cabine où la voix de l’agent de sécurité nous parvient déformée par le haut-parleur. Un bus nous frôle, ramenant à la maison les familles des prisonniers de retour d’une visite à leurs proches. Aujourd’hui encore, quelques semaines après mon passage par Gaza, je sens le parfum de la plage.

 

Source : Extrait du Point d'information Palestine, newsletter publiée par La Maison d'Orient, abonnement gratuit sur simple demande à : LMOmarseille@wanadoo.fr


Ce texte n'engage que son auteur et ne correspond pas obligatoirement à notre ligne politique. L'AFPS 59/62,  parfois en désaccord avec certains d'entre eux, trouve, néanmoins, utile de les présenter pour permettre à chacun d'élaborer son propre point de vue."

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