AFPS Nord Pas-de-Calais CSPP

   


Uri Avnery


La montagne et la souris
 
Retour sur le discours d’Ariel Sharon à la "Conférence d’Herzliya"

Le discours d’Ariel Sharon à la « Conférence d’Herzliya », un rassemblement annuel de l’aristocratie financière, politique et universitaire d’Israël, a encore une fois montré son étonnante capacité à faire apparaître un monde imaginaire et à détourner l’attention du monde réel.

Comme tout bon orateur, il sait que le public veut désespérément croire aux bonnes nouvelles et sera très heureux d’ignorer les mauvaises. Ce discours apportait un message optimiste, comme l’ont proclamé les commentateurs ravis. D’après lui, nous sommes sur la voie du paradis, 2005 sera une année de progrès extraordinaire dans tous les domaines et tous nos problèmes seront résolus.

La plus grande partie du discours a été consacrée à ses fabuleux succès depuis qu’il a lancé à la même conférence le « Plan Unilatéral de Désengagement ».

Voilà (dans ma traduction libre) ce qu’il a dit : Nous avons l’Amérique dans notre poche. Le Président Bush soutient toutes les positions de Sharon, y compris celles qui sont diamétralement opposées aux anciennes positions de Bush lui-même. L’Europe s’est résignée. Les Grands du Monde font la queue pour nous rendre visite, en commençant avec Tony Blair. L’Egypte et les autres Etats arabes nous caressent dans le sens du poil. Notre position internationale s’est améliorée comme jamais. L’économie fait des bonds en avant, notre société est florissante. A part une frange extrémiste de droite, il ne reste pas d’opposition. Le parti travailliste entre au gouvernement et soutiendra toutes ses actions. (Il a quelque peu oublié de mentionner le parti Yahad de Yossi Belin qui lui a aussi promis un « pont de fer ».)

Sharon a réussi tout cela par la parole. Ses mots n’ont pas été accompagnés, jusqu’à maintenant, de la moindre action sur le terrain. Il n’est pas du tout certain que Sharon ait réellement l’intention de tout simplement appliquer le « désengagement ». Ses intentions peuvent être définies comme suit :

1 S’il est possible d’éviter totalement l’application du plan, particulièrement l’évacuation des colonies, sans perdre la sympathie du monde et des Israéliens, parfait.

2 S’il n’y a pas d’alternative et que l’application du plan doit commencer - tout doit être fait pour faire traîner les choses aussi longtemps que possible, particulièrement le retrait des colonies. Evacuer une colonie et repos. En évacuer une autre et de nouveau repos. Cela prendrait des années.

3 Quoi qu’il en soit, le désengagement ne devrait pas changer les plans concernant la Cisjordanie.

Et pendant ce temps : dans la bande de Gaza, de laquelle Sharon est supposé se « désengager », l’armée israélienne est en action jour et nuit, tuant de trois à dix Palestiniens par 24 heures. Des maisons sont systématiquement détruites. Certaines des atrocités commises par l’armée ont choqué les Israéliens. Pas un seul colon n’a été déplacé. Au contraire, de nouveaux colons continuent d’arriver.

Tout ceci ne témoigne pas d’une réelle détermination à appliquer le désengagement promis. D’autre part, les actions de Sharon en Cisjordanie montrent une solide détermination à y appliquer son plan.

En Cisjordanie, l’occupation s’est intensifiée. Les barrages impitoyables continuent à empêcher toute possibilité de vie normale. La photo montrant un violoniste palestinien contraint de jouer pour les soldats à un barrage a évoqué de terribles souvenirs à de nombreux Israéliens. La construction du mur d’annexion continue, avec quelques changements du tracé pour se conformer aux décisions de la Cour israélienne, tout en passant outre la décision de la Cour internationale.

Les colons déracinent les oliviers palestiniens pour construire à leur place de nouveaux quartiers. Les colonies se sont agrandies dans toute la Cisjordanie, un réseau de routes réservées aux Juifs est toujours en train de se construire. De plus en plus d’« avant-postes » illégaux naissent sous la protection de l’armée et avec l’aide tacite de tous les ministères concernés. D’énormes sommes sont investies dans ces projets, alors que les retraites sont supprimées et que des malades attendent dans les couloirs des hôpitaux.

Est-ce ainsi qu’agit un homme d’Etat qui veut la paix ? Il se conduit davantage comme un docteur qui soigne la main d’un patient tout en lui plantant un couteau dans le ventre.

Tout ceci pendant que le monde entier apporte à Sharon un soutien enthousiaste, uniquement sur la base de la force de ce qu’il dit. Aussi longtemps qu’il disserte sur le « désengagement », il peut donner libre cours à toutes ses fantaisies sur le terrain.

David Ben Gourion a dit un jour : « Ce que disent les Gentils n’est pas important, ce qui est important c’est ce que les Juifs font. » La version de Sharon est : « « Ce que nous disons n’est pas important, ce qui est important c’est ce que nous faisons. »

Le plus important dans le discours a été ce qui n’y était pas. Il n’y avait aucune proposition de paix aux Palestiniens. Il n’a pas du tout parlé de paix.

A travers le monde entier, la conviction qu’il existe maintenant une « fenêtre d’opportunité » se répand, que c’est le moment d’une nouvelle initiative de paix. Bien sûr, Sharon a mentionné avec une grande satisfaction que Yasser Arafat est mort et qu’il existe maintenant une chance pour l’émergence d’une « direction palestinienne modérée ». Alors, qu’a-t-il proposé dans son discours à cette direction modérée ?

Rien du tout.

Il a fait vaguement allusion à des « arrangements à long terme ». Ce qui veut dire : encore des accords intérimaires sur les accords intérimaires existants, dont le seul but est de renvoyer un accord de paix réel à l’infini. Il ressort de son discours qu’Israël gardera pour toujours non seulement les « larges blocs de colonies » mais également les « zones essentielles à notre sécurité ».

A quelles zones pensait-il ? C’est bien connu : la vallée du Jourdain et les autres territoires désignés dans les accords d’Oslo « zone C ». Le résultat final du « plan de désengagement » sera par conséquent l’annexion de 58% de la Cisjordanie à Israël comme Sharon l’a toujours voulu.

Les Palestiniens garderont, d’après ce plan, 10-12% de la Palestine d’avant 1948, y compris la bande de Gaza (qui représente à peine 1,5% du pays). L’« Etat palestinien » de Sharon comprendra un certain nombre d’enclaves coupées du monde. C’est ce qu’il veut dire quand il parle de « la fin de l’occupation », en faisant des « concessions vraiment douloureuses » et « notre réticence à gouverner un autre peuple », paroles qui ont suscité une large admiration.

Pour effacer tout doute, Benyamin Netanyahou, aussi, a dessiné dans son discours à la Conférence les futures frontières entre nous et les Palestiniens : « Pas sur la Ligne verte, et même pas près de la Ligne verte ».

Personne ne propose des négociations de paix à la nouvelle direction palestinienne. Au plus, une certaine coordination des mesures conduisant au retrait de Gaza. Quoi d’autre ? Le ministre de la Défense, Shaul Mofaz, a promis dans son discours à la Conférence que l’armée quitterait les villes palestiniennes « pendant 72 heures » pour les élections. Entre barrages routiers et barrages de contrôle, entre une « liquidation ciblée » et la suivante, la démocratie palestinienne s’épanouira pendant trois jours.

Sharon s’est vanté que, de toute manière, l’armée avait déjà vaincu le terrorisme. Il l’avait dit quelques jours après que les Palestiniens, dans une action de commando qui a suscité une certaine admiration silencieuse, même de la part de l’armée, eut réussi à détruire un avant-poste entier de l’armée sur l’« Axe Philadelphie » en allumant une quantité énorme d’explosifs dans un tunnel creusé sous cet avant-poste et en mitraillant ce qui restait. (Cette histoire n’a pas soulevé trop d’émotion en Israël parce que les cinq soldats tués étaient arabes, essentiellement des Bédouins volontaires issus des citoyens arabes de l’Etat.)

Pour l’instant, le nombre d’attaques violentes sur les citoyens israéliens a vraiment diminué, mais principalement à cause des efforts d’Abou Mazen. Cela peut continuer pendant quelque temps, tant que les Palestiniens ont quelque espoir de voir la lumière au bout du tunnel. Dès qu’ils auront perdu cet espoir, ils donneront le feu vert à une nouvelle vague d’attentats.

Sharon promet aux Israéliens une année merveilleuse, une année de sécurité et de tranquillité, croissance économique et progrès social. Il n’y a aucune chance que cela arrive aussi longtemps qu’il bloque la route vers la paix et garde le processus de paix « dans le formol » comme l’a dit son conseiller le plus proche.

Les dirigeants européens parlent de faire une énorme donation à l’Autorité palestinienne après l’élection d’Abou Mazen. Croire que le peuple palestinien - ou tout autre peuple combattant pour sa liberté - peut être acheté et abandonnera son pays et son indépendance pour un plat de lentilles est une illusion aussi vieille que le sionisme.

Si l’argent n’est pas accompagné d’une intervention européenne massive pour la fin rapide de l’occupation et la réalisation d’une solution permanente israélo-palestinienne, la montagne (comme le dit le vieux dicton) accouchera d’une souris.

[Traduit de l’anglais « The mountain and the Mouse » : RM/SW

Source : France Palestine http://www.france-palestine.org/article943.html

Ce texte n'engage que son auteur et ne correspond pas obligatoirement à notre ligne politique. L'AFPS 59/62,  parfois en désaccord avec certains d'entre eux, trouve, néanmoins, utile de les présenter pour permettre à chacun d'élaborer son propre point de vue."

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