Quand les voix anti-guerre parlent le
langage de l’empire
Par Ramzy Baroud, le 22 avril 2026
https://investigaction.net/quand-les-voix-anti-guerre-parlent-le-langage-de-lempire/
Une
militante des droits humains respectée s’est exprimée à plusieurs
reprises contre l’agression israélo-étatsunienne en Iran. Elle reconnaît
l’illégalité de cette guerre et n’hésite pas à la condamner sans
équivoque. Pourtant, presque systématiquement, elle se sent obligée de
nuancer sa position, rappelant à son auditoire que l’Iran a tué des
dizaines de milliers de manifestants lors des récentes manifestations
antigouvernementales.
Ce
chiffre est très contestable. Même les chiffres largement cités par la
presse internationale – tels que ceux rapportés par l’agence Reuters en
janvier 2026 – font état de milliers de morts lors des manifestations, et
non de dizaines de milliers. Mais la question ici n’est pas le nombre
exact, ni même le contexte complexe de ces manifestations, qui ont débuté
comme de véritables expressions de mécontentement avant d’être
instrumentalisées par divers acteurs, externes et internes cherchant à
déstabiliser le pays.
Le
problème est la nuance elle-même.
Nombreux
sont ceux qui se revendiquent progressistes, pacifistes, libéraux, voire
de gauche, et qui semblent incapables de prendre une position morale
claire sur les actions américaines et israéliennes dans les pays du Sud
sans y ajouter ces nuances. Cette habitude peut paraître anodine, voire responsable,
mais elle est en réalité profondément néfaste. Elle n’est pas un signe de
nuance : c’est le symptôme d’une hésitation morale plus profonde.
En
nuançant leur condamnation, ces voix neutralisent leur propre position.
Elles suggèrent, intentionnellement ou non, une forme d’équivalence
morale : la guerre israélo-étatsunienne contre l’Iran est injuste,
mais l’Iran est également coupable ; le génocide à Gaza est
abominable, mais les Palestiniens sont aussi responsables. Il n’en
résulte pas un équilibre, mais une paralysie.
Comparez
cela à la clarté morale de ceux qui soutiennent la guerre. Leur position
n’est jamais nuancée. Elle est affirmative, absolue et souvent fondée sur
des exagérations ou des mensonges purs et simples, mais elle est
convaincante car elle ne se contredit pas.
Ce
schéma n’est pas nouveau. Il est profondément ancré dans l’histoire du
discours politique occidental. Du bombardement atomique d’Hiroshima,
justifié comme un acte nécessaire pour sauver des vies, aux interventions
militaires de la Guerre froide dans des pays comme le Guatemala en 1954,
où le changement de régime était présenté comme une défense contre le
communisme, le langage de la morale a constamment servi à légitimer la
violence.
L’invasion
de l’Irak en 2003 en offre un exemple frappant. Saddam Hussein y était
présenté comme l’incarnation ultime du mal – le « nouvel Hitler » –
tandis que les États-Unis et leurs alliés étaient dépeints comme des
libérateurs.
Les
responsables américains ont ouvertement déclaré avoir été « accueillis en
libérateurs », alors même que le pays sombrait dans le chaos et une
violence extrême. Quelques années plus tard, la secrétaire d’État
américaine Condoleezza Rice décrivait la dévastation causée par la guerre
israélienne au Liban en 2006 comme « les douleurs de l’enfantement d’un
nouveau Moyen-Orient », réduisant d’immenses souffrances humaines à une
étape nécessaire d’une grande transformation géopolitique.
Cette
tradition remonte encore plus loin, à l’époque du colonialisme, lorsque
les puissances européennes justifiaient leurs conquêtes par des missions
prétendument humanitaires. L’abolition de l’esclavage, par exemple, était
fréquemment invoquée comme justification morale de l’expansion coloniale
en Afrique, présentant la domination comme une action bienveillante et la
violence comme un devoir civilisateur. Dans ce paradigme, tuer est fait
au nom du salut ; détruire est présenté comme un progrès.
Israël
opère depuis longtemps dans ce même cadre. Ses guerres ont toujours été
présentées comme existentielles et nécessaires à la survie de la
démocratie et de la civilisation.
Bien
avant l’émergence du Hamas, la résistance palestinienne était associée à
des étiquettes changeantes mais servant toujours le même objectif. Lors
du soulèvement de 1936-1939, les combattants palestiniens étaient
qualifiés de « terroristes », de « brigands » et de « bandes » dans le
discours britannique et sioniste. Au cours des décennies suivantes,
l’étiquette a évolué – de combattants nationalistes à communistes, puis à
islamistes – mais la logique sous-jacente est restée la même :
l’ennemi est toujours illégitime, et par conséquent toute violence à son
encontre est justifiée.
Nous
sommes nombreux à reconnaître ce schéma, mais au lieu d’en dénoncer les
failles, certains persistent et s’alignent, cherchant une position «
équilibrée » tout en se présentant comme pacifistes, voire
pro-palestiniens. Ils reconnaissent les crimes israéliens, mais se
sentent obligés de condamner le « terrorisme » palestinien. Ils s’opposent
aux politiques israéliennes, mais insistent pour se distancier du Hamas
et des autres groupes, comme si la résistance palestinienne existait en
dehors du contexte historique et politique qui l’a engendrée. Ils parlent
d’« extrémistes des deux camps », comme si des figures telles qu’Itamar
Ben-Gvir et un combattant palestinien à Gaza pouvaient être comparées de
manière pertinente.
De
telles positions peuvent sembler défendables prises isolément, mais elles
perdent considérablement de leur crédibilité lorsqu’on les replace dans
leur contexte. Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis
ont exigé – et obtenu – une solidarité inconditionnelle. Il en a été de
même après les attentats à la bombe du 7 juillet 2005 à Londres et
l’attaque contre Charlie Hebdo à Paris le 7 janvier 2015. À ces
moments-là, personne n’attendait que les victimes soient contextualisées
ni que la solidarité soit assortie de conditions. Des millions de
personnes ont exprimé leur soutien sans hésitation, sans réserve, sans devoir
démontrer un quelconque équilibre moral.
Cette
norme ne s’applique pas aux autres pays. Elle ne s’applique pas à l’Iran,
à l’Irak, à l’Afghanistan, au Venezuela, ni à Gaza.
Pour
information : la guerre israélo-étatsunienne contre l’Iran a déjà
fait 3 753 morts et environ 26 500 blessés depuis le 28 février
2026. Si les Américains subissaient un tel déluge de violence à la même
échelle, cela représenterait environ 12 000 morts et 85 000
blessés, soit l’équivalent de quatre attentats du 11 septembre en termes
de morts seulement, et un nombre de blessés bien supérieur à cette
tragédie.
À
Gaza, l’ampleur du désastre est encore plus stupéfiante. Plus de
72 000 Palestiniens ont été tués, plus de 172 000 blessés et au
moins 10 000 sont toujours portés disparus, probablement ensevelis
sous les décombres. On estime généralement que le nombre réel est bien
plus élevé. Rapporté à la population des États-Unis, cela équivaudrait à
environ 10,2 millions de morts, plus de 24,4 millions de blessés et plus
de 1,4 million de disparus, soit l’équivalent de 3 400 attentats du
11 septembre.
Et
pourtant, même face à ces chiffres accablants, la tentation de nuancer
ces pertes persiste.
Pour
nombre de militants occidentaux, cette nuance constitue une forme de
protection. Elle leur permet de conserver une certaine autorité morale au
sein de leur société sans mettre en danger leur position professionnelle
ou sociale. En condamnant la violence tout en se distanciant des
victimes, ils occupent une position intermédiaire rassurante, d’apparence
vertueuse mais qui, au final, ne change rien.
Il
ne s’agit pas simplement d’une question de rhétorique ; cela révèle
un problème structurel plus profond. Même ceux qui s’opposent à la
guerre le font souvent dans un cadre façonné par les systèmes de pouvoir
mêmes qu’ils prétendent contester. Leur discours, aussi critique
soit-il, s’inspire encore de la grammaire morale de l’empire.
Comme
l’écrivait le regretté intellectuel palestinien Edward Said dans son
essai « The Essential Terrorist », le « terrorisme »
a « acquis un statut extraordinaire dans le discours public
étatsunien » et a « dépassé le communisme comme ennemi public numéro
un », fournissant une étiquette flexible permettant de construire
des ennemis et de normaliser la violence à leur encontre.
Dans
le même ordre d’idées, les détracteurs de ce qu’on appelle «
l’intervention humanitaire » affirment depuis longtemps que le discours
des droits de l’homme a été instrumentalisé à maintes reprises pour
justifier la guerre, transformant la préoccupation morale en un
instrument de domination commode plutôt qu’en une véritable remise en
question de celle-ci.
Sans
honnêteté, sans contexte et sans le courage de parler clairement, le
dialogue ne peut progresser. Le besoin constant de nuancer –
d’équilibrer, d’adoucir, de prendre ses distances – ne fait pas avancer
la justice. Il l’obscurcit.
Ainsi,
la prochaine fois que l’on sera tenté de condamner le génocide à Gaza ou
l’agression israélo-étatsunienne contre l’Iran, il est bon de résister à
cette impulsion. Nul besoin d’édulcorer la vérité pour la rendre
acceptable. Nul besoin de renier sa propre position morale pour paraître
raisonnable.
Et
si cela s’avère impossible – si la condamnation doit toujours être assortie
de conditions –, alors peut-être vaut-il mieux se taire.
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