« Médiacide » à Gaza : Francesca
Albanese dénonce la complicité des médias occidentaux
Par Jo Westphal pour l’Agence Média Palestine, le 20 octobre 2026
https://agencemediapalestine.fr/blog/2026/10/20/mediacide-a-gaza-francesca-albanese-denonce-la-complicite-des-medias-occidentaux/
Un
nouveau rapport de la rapporteuse spéciale à l’ONU dénonce une « atteinte
à la vérité » intrinsèque à la violence génocidaire perpétrée par Israël
à Gaza et en Cisjordanie occupée.
La rapporteuse spéciale
aux Nations Unies Francesca Albanese présentera lundi prochain devant
l’Assemblée générale des Nations Unies son nouveau rapport intitulé « La vérité sous les
décombres », qui pointe un ensemble de pratiques
israéliennes qui entravent la liberté d’informer et l’accès à la vérité,
pratiques qui relèvent selon elle d’un « médiacide
».
Le rapport identifie
trois formes d’atteintes : l’élimination délibérée des journalistes
palestinien-nes d’une part, dans le but de priver le monde de témoins des
crimes israéliens à Gaza, ainsi que « le rôle joué par
certains segments des médias israéliens dans la normalisation et la
promotion de la haine, l’incitation au génocide et sa négation »
d’autre part. En troisième lieu, le rapport pointe «
le rôle joué par les médias internationaux influents et les plateformes
numériques dans la mise à l’écart des voix palestiniennes et la
reproduction des discours israéliens, la normalisation des contre-vérités
juridiques, ce qui finit par légitimer les atrocités.
»
Pour Francesca
Albanese, ces trois éléments constituent des atteintes à la vérité qui ne
seraient pas seulement concomitantes au génocide, mais seraient « intrinsèques
à la violence génocidaire qu’elles visent à dissimuler. »
Éliminer les témoins
La première partie du
rapport d’Albanese compile les crimes israéliens commis directement à
l’encontre des journalistes palestinien-nes et de leurs proches.
Près de 300
journalistes assassiné-es à Gaza en trois ans, et plus de 400 autres
blessé-es. Au moins 70 d’entre elles et eux portaient des gilets ou
casques de presse, ou circulaient à bord de véhicules professionnels
clairement identifiables comme tels. Une partie d’entre elles et eux ont
été assassiné-es dans des « doubles-frappes
». Le rapport indique une pratique israélienne de ciblage des
journalistes telle que des médias comme Reuters
ont cessé de communiquer aux autorités israéliennes les positions de
leurs correspondant-es (une mesure initialement censée les protéger
d’éventuelles attaques, et que l’agence de presse a finalement considérée
comme potentiellement dangereuse pour ses employé-es).
Les domiciles et
bureaux des journalistes sont si souvent pris pour cible par l’armée
israélienne que le rapport relève que les travailleur-euses de la presse
peinent à louer des locaux, professionnels ou privés, car les
propriétaires craignent qu’ils ne deviennent la cible d’attaques. Les proches
des journalistes sont également la cible de menaces et d’attaques
répétées de l’armée israélienne, avec plus de 710 d’entre elles et eux
assassiné-es depuis octobre 2023.
L’armée israélienne
mène en parallèle une campagne de délégitimation
de ces travailleurs et travailleuses de la presse, allant selon
certaines informations jusqu’à créer une cellule spécialement dédiée
chargée d’apporter, après leur mort, la preuve que les journalistes
assassiné-es auraient été des « agent-es du Hamas ».
Francesca Albanese rappelle que dans le droit international « ni
l’affiliation, ni la situation professionnelle, ni les opinions exprimées
n’atteignent le seuil de la participation aux hostilités »
qui pourrait justifier une attaque à l’encontre d’un-e journaliste. «
Israël inverse cette norme, en qualifiant les journalistes de «
terroristes » ou d’« agents du Hamas » – souvent à titre posthume et sur
la base de preuves non divulguées ou discréditées – afin de légitimer des
homicides illicites. »
« Les
attaques militaires contre les journalistes s’accompagnent
systématiquement de campagnes de diffamation ayant pour but de les
présenter comme des cibles militaires légitimes »,
dénonce le rapport, qui pointe également des intimidations systématiques
et l’emprisonnement de journalistes, avec plus de 100 d’entre elles et
eux incarcéré-es depuis 2023, dont 30 sont encore en détention. Le
rapport renvoie aux nombreuses autres études qui ont révélé
la torture subie par les prisonnier-es palestinien-nes, et souligne
que les séquelles des sévices subis en prison constituent un frein à la
reprise d’activité des journalistes libéré-es.
La presse israélienne
fait l’apologie du génocide
La seconde partie du
rapport de Francesca Albanese porte sur la campagne d’incitation au
génocide menée par Israël, et notamment par l’intermédiaire de ses
médias. « Les médias israéliens ne se contentent
pas de relayer ou d’amplifier ces discours ; dans de nombreux cas, ils
incitent explicitement à la violence, y compris au génocide, contribuant
ainsi à la normalisation des atrocités criminelles », affirme
l’autrice du rapport. Dans ce qui est décrit comme une campagne visant à
« façonner les conditions dans lesquelles
la réalité est perçue et comprise », Israël a imposé, tout
au long du génocide encore en cours à Gaza, des restrictions drastiques à
l’accès aux médias étrangers tout en mobilisant ses propres médias et
plateformes numériques pour diffuser un discours haineux, la censure, la
désinformation et la négation, « en normalisant la
haine anti-palestinienne et, parfois, l’incitation au génocide. »
Le rapport souligne une
censure généralisée des médias en Israël, pratique déjà présente avant
octobre 2023 mais qui s’est accélérée, avec 1 635 articles interdits et 6
265 expurgés en 2024, soit 21 interventions par jour. Les médias
israéliens indépendants dissidents, accusés de « nuire
à la légitimité d’Israël », sont la cible de
sanctions. À l’inverse, les médias pro-gouvernementaux bénéficient d’un
traitement préférentiel, notamment d’un accès privilégié aux responsables
gouvernementaux et aux lieux soumis à des restrictions d’accès. De
nombreuses lois encadrent et poussent à l’auto-censure les journalistes «
dissident-es », et les médias étrangers sont soumis à un ensemble de
restrictions d’accès qui semble « injustifié, inutile et
disproportionné, et ne vise qu’à empêcher une couverture indépendante de
la situation. »
Les médias israéliens
pro-gouvernementaux relaient une propagande gouvernementale qui tend à
déshumaniser les Palestinien-nes et leurs journalistes, affirmant qu’« il
n’y a pas d’innocents » dans la bande de
Gaza, dont les habitant-es ne seraient « pas
des civils » et qui serait peuplée de « deux
millions et demi de terroristes ». Albanese accuse le
gouvernement d’avoir manqué à son obligation, en vertu de conventions
internationales dont il est signataire, de condamner toute incitation à
la discrimination, à l’hostilité ou à la violence. « Israël
ne se contente pas de manquer à ces obligations, mais il les inverse, en
accordant un traitement préférentiel aux médias concernés
».
Le rôle de la presse
internationale dans le consentement au génocide
Le troisième axe
développé par le rapport de Francesca Albanese est la responsabilité des
médias traditionnels occidentaux. Analysant la couverture de médias
traditionnels supposés fiables et objectifs, le rapport décrit des « tentatives
d’influence de l’opinion publique par la sélection de contenus, par leur
diffusion à grande échelle et par d’autres formes de déformation
emportent des conséquences graves sur les droits humains du peuple
palestinien et de ceux qui défendent ses droits.
»
Cette partialité
s’explique d’abord par le fait que la plupart de ces médias puisent
abondamment dans les sources israéliennes, relayant des éléments de
langage, une lecture de la situation et parfois même des allégations et
fausses informations avancées par l’armée, le gouvernement et les médias
israéliens. « L’accès produit l’influence
», martèle le rapport : présenter le génocide en cours comme une
conséquence des attaques palestiniennes du 7 octobre, entourer de
prudence les sources palestiniennes et l’utilisation de termes comme «
nettoyage ethnique » ou « génocide », parler d’un terrtoire « contesté »
plutôt qu’« occupé » pour désigner Gaza ou encore nier l’approbation
tacite des autorités israéliennes des avants-postes en Cisjordanie
occupée, sont autant de manières de nier la continuité du projet colonial
israélien, de la Nakba au génocide.
Francesca Albanese
prend aussi l’exemple de ce qu’elle nomme un « camouflage
humanitaire », lorsque les grands médias occidentaux
ont repris des termes relevant du droit international humanitaire, tels
que les « zones sûres »
ou les « ordres d’évacuations »
pour légitimer un déplacement forcé de populations civiles. Ces éléments
de langage ont été repris sans être remis en question, « donnant
ainsi l’impression qu’il existe une préoccupation humanitaire malgré les
preuves de plus en plus nombreuses attestant le contraire
», à commencer par les nombreux bombardements israéliens ciblant
directement ces zones supposément « sûres ». Cette pratique se poursuit
aujourd’hui, où l’on continue d’appeler « cessez-le-feu »
une séquence dans laquelle plus de 1 500 Palestinien-nes ont été
assassiné-es par Israël.
Pour l’ensemble de ces
pratiques, Francesca Albanese pointe des répercussions concrètes, comme
la suspension du financement de l’UNRWA par plusieurs pays, et une
tentative de façonnage de l’opinion publique qui est exposée à « une
répartition inégale de l’empathie » et à « un
système qui fixe quelles voix sont entendues et quelles souffrances sont
reconnues ». La rapporteuse de l’ONU souligne que
ce traitement médiatique n’est pas seulement un relais indirect, mais
qu’il relève intrinsèquement de la violence génocidaire à l’encontre du
peuple palestinien.
«
Pris dans leur ensemble, ces phénomènes font partie intégrante du
génocide en cours », explique la conclusion du rapport. «
Le génocide ne réside pas seulement dans la destruction d’êtres humains, mais
aussi dans la destruction des conditions politiques et morales et des
pièces à conviction qui rendent cette destruction visible, compréhensible
et susceptible d’être attaquée en justice. Lorsque les témoins sont
réduits au silence, lorsque le langage de la déshumanisation devient la
norme et lorsque la vérification indépendante cède la place aux
affirmations des coupables, la violence se pare des atours de la
légitimité et l’impunité devient plus facile à maintenir.
»
Consultez
le rapport dans on intégralité ici (disponible en plusieurs langues)
|