Pourquoi les avancées électorales des
Palestiniens en Israël ne peuvent pas modifier la structure raciste de
l’État
Par Ghada Majadli - Middle
East Eye le 30 octobre 2026
L’existence d’une
représentation parlementaire ne remet en cause ni le régime d’apartheid,
ni les 50 lois discriminatoires qui régissent la vie des citoyens
palestiniens d’Israël.
Photo : Les
Israéliens votent aux élections législatives, 27 octobre 2026 © Euro-Med
Human Rights Monitor
Le taux de
participation élevé des Palestiniens aux élections israéliennes
s’explique en partie par les récentes tentatives visant à supprimer la
représentation politique palestinienne à la Knesset.
Cela reste vrai quelle
que soit notre opinion sur la participation palestinienne au parlement
israélien ; Israël et ses alliés se servent depuis longtemps de
cette participation pour masquer le caractère raciste de l’État et
rejeter les accusations d’apartheid.
L’existence d’une
représentation parlementaire palestinienne ne remet en cause ni le régime
d’apartheid, ni les 50 lois discriminatoires qui régissent la vie des citoyens
palestiniens d’Israël.
Les Palestiniens
d’Israël se sont rendus aux urnes car un nouveau mandat du Premier
ministre Benjamin Netanyahou, soutenu par une alliance avec les ministres
d’extrême droite Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, aurait eu des conséquences
mortelles pour les Palestiniens partout dans le monde.
Cela inclut les
Palestiniens vivant en Israël, qui sont confrontés à une escalade de la
violence politique et de l’incitation à la haine, à des appels de plus en
plus nombreux en faveur de leur déplacement et de leur expulsion, ainsi
qu’à des efforts de plus en plus agressifs visant à les harceler et à les
persécuter.
Parmi celles-ci
figurent la création récente d’un avant-poste sur les terres de Majd
al-Krum, menée par un groupe de jeunes colons d’extrême droite et sous
l’impulsion du ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich,
reproduisant ainsi les pratiques mêmes de confiscation de terres et
d’expansion des colonies observées en Cisjordanie. Elles comprennent
également des attaques contre l’identité culturelle palestinienne, ainsi
que des restrictions quant à l’utilisation de l’arabe sur le lieu de
travail
Même si l’on pourrait
être tenté d’interpréter cette participation accrue comme une réaction au
génocide à Gaza, à l’accélération de la campagne de nettoyage ethnique en
Cisjordanie occupée et à la détérioration des conditions de détention des
prisonniers palestiniens – et il est vrai que de nombreux électeurs
avaient ces préoccupations à l’esprit, y compris des personnes qui avaient
boycotté les élections israéliennes toute leur vie –, une part importante
de cette mobilisation tenait à l’extension croissante de la répression
violente d’Israël aux territoires de 1948.
En effet, les
Palestiniens d’Israël votaient pour leur propre survie.
Vue d’ensemble
Dans le même temps,
j’émets certaines réserves quant à la manière dont la participation
palestinienne à ces élections, ainsi que les premiers résultats, ont été
présentés et commentés. Il est important de corriger certaines de ces fausses
représentations et de ne pas perdre de vue la situation dans son
ensemble.
Premièrement, la
réticence des Palestiniens à participer aux élections israéliennes
s’inscrit dans une longue histoire politique, fondée sur plusieurs
considérations. Certains Palestiniens boycottent les élections par
principe, rejetant la participation parlementaire comme voie politique et
refusant de légitimer les institutions de l’État israélien.
D’autres se demandent
si la représentation parlementaire peut apporter un changement
fondamental au sein d’un État qui a été établi par leur déplacement et
leur dépossession, et qui a poursuivi ces processus, sous différentes
formes, sur l’ensemble du territoire palestinien depuis 1948.
Même si les électeurs
palestiniens constituent un bloc politique qui ne peut être ignoré, leur
capacité à traduire leurs gains électoraux en influence politique reste
fortement limitée
Pour beaucoup,
l’expérience de plusieurs décennies de participation parlementaire n’a
fait que renforcer cette position. La situation des Palestiniens n’a pas
fondamentalement changé, et ne peut changer fondamentalement, sans
démanteler les structures profondes de la domination sioniste et de la
suprématie juive, et sans transformer les rapports de force entre les
Juifs israéliens et les Palestiniens.
Cette position repose
également sur la conviction que les droits civils des Palestiniens en
Israël ne peuvent être dissociés de leurs droits politiques et nationaux.
La représentation parlementaire n’a pas fondamentalement modifié leur
position subordonnée, pas même au niveau des droits civils.
Pourtant, à un moment
critique où la situation se détériore rapidement, les Palestiniens sont
de plus en plus acculés. L’espace d’action politique, déjà restreint, est
encore davantage rétréci. Beaucoup considèrent désormais le vote comme
l’un des rares outils qui leur restent, même s’ils n’en attendent que
très peu.
Les Palestiniens
d’Israël, qu’ils l’expriment ou non en ces termes, connaissent la réalité
de la vie sous un système dans lequel les Juifs israéliens jouissent de
privilèges et de droits qui leur sont systématiquement refusés – un
système où le racisme est ancré dans les lois, les institutions et les
pratiques quotidiennes de l’État.
C’est pourquoi nous
devons rester prudents face à l’atmosphère de liesse qui entoure les
premiers résultats électoraux.
Pas d’illusions
Deuxièmement, le fait
que les citoyens palestiniens d’Israël puissent voter aux élections à la
Knesset, et qu’ils constituent un bloc électoral important capable
d’affaiblir l’alliance Netanyahu-Ben-Gvir-Smotrich, ne change rien à la
réalité selon laquelle Israël reste un régime d’apartheid, y compris au
sein des territoires de 1948, comme l’ont établi plusieurs organisations
de défense des droits de l’homme.
Nous ne devons pas nous
faire d’illusions à ce sujet. J’ai du mal à croire que certains
continuent de présenter la citoyenneté palestinienne et la participation
aux élections israéliennes comme des preuves du caractère « démocratique »
et « libéral » de l’État israélien, ou comme un aperçu d’un
Israël qui pourrait d’une manière ou d’une autre être sauvé ou restauré.
La citoyenneté
israélienne accordée aux Palestiniens doit être comprise dans le cadre
plus large du projet colonialiste, comme un mécanisme par lequel l’État
gouverne et intègre la population autochtone tout en maintenant des
structures de dépossession et de domination.
La citoyenneté accorde
aux Palestiniens certains droits individuels et politiques, tout en
subordonnant simultanément leurs droits collectifs et leurs
revendications en matière de terre et d’autodétermination à l’ordre
colonialiste. La représentation parlementaire palestinienne, y compris
les 19 sièges remportés à la Knesset, doit donc être comprise dans le
cadre de ces limites structurelles.
Ces limites
structurelles se reflètent également dans les institutions politiques et
les partis israéliens, où l’exclusion des Palestiniens ne se limite guère
à Netanyahou et à l’extrême droite.
Même si les électeurs palestiniens
constituent un bloc politique impossible à ignorer, leur capacité à
transformer leurs succès électoraux en influence politique reste
fortement limitée.
Même dans l’hypothèse
où les partis palestiniens seraient disposés à rejoindre un gouvernement
de coalition, des figures de proue du « camp du changement »
ont déjà écarté cette possibilité. Gadi Eisenkot, par exemple, a
explicitement rejeté l’intégration du Ra’am dans son gouvernement, malgré
la volonté de ce parti de participer à des coalitions par le passé.
Cela illustre à quel
point l’exclusion des Palestiniens est ancrée dans l’ensemble du spectre
politique israélien, et ne se limite pas aux seuls partis d’extrême
droite. De tels partenariats politiques ne sont donc pas simplement
difficiles à réaliser ; ils sont fondamentalement limités par les
fondements racistes et colonialistes de l’État et de son système
politique.
Ainsi, si une
participation électorale palestinienne plus élevée et une représentation
parlementaire accrue peuvent perturber l’alliance de Netanyahou avec le
sionisme religieux, elles ne peuvent pas surmonter ces limites
structurelles.
C’est précisément pour
cette raison que la représentation parlementaire palestinienne ne doit
pas être idéalisée ni considérée comme une réussite en soi, détachée de
la structure politique plus large dans laquelle elle s’inscrit.
Au-delà des urnes
Plus fondamentalement,
la participation parlementaire palestinienne ne peut être interprétée
indépendamment du génocide en cours perpétré par Israël à Gaza et de
l’intensification de la violence militaire et des colons, de la
dépossession et des déplacements de population en Cisjordanie occupée.
Il ne s’agit pas de
réalités politiques distinctes, mais de différentes manifestations d’un
même projet colonialiste, qui gouverne les Palestiniens à travers divers
régimes juridiques et politiques. Toute célébration des gains électoraux
palestiniens qui négligerait cette réalité plus large risque de
reproduire la fragmentation même du peuple palestinien que le colonialisme
de peuplement israélien a historiquement cherché à imposer.
La question n’est donc
pas de savoir combien de sièges les Palestiniens peuvent obtenir à la
Knesset. Il s’agit de savoir ce que la participation parlementaire peut
accomplir au sein d’un système politique qui continue de priver les
Palestiniens, sur l’ensemble de la Palestine historique, de leurs droits
collectifs et de leur autodétermination.
La volonté de mettre un
frein à la détérioration rapide des conditions de vie des Palestiniens,
quelle que soit leur région, est tout à fait compréhensible.
Depuis le début du
génocide à Gaza, cette détérioration a été particulièrement grave et,
sous l’impulsion de personnalités telles que Ben Gvir, de plus en plus
théâtrale – qu’il s’agisse des abus systématiques, de la torture et des
traitements inhumains infligés aux prisonniers palestiniens, des
incursions provocatrices dans la mosquée Al-Aqsa, ou encore des raids
policiers très médiatisés dans les villes palestiniennes situées en
Israël et des démolitions de maisons palestiniennes.
Il importe toutefois de
ne pas confondre ces événements avec une rupture avec l’histoire
d’Israël, ni de considérer le génocide et l’intensification de la
violence à l’encontre des Palestiniens comme le simple produit de
Netanyahou et de ses alliés sionistes religieux.
Malgré leurs
divergences politiques, les gouvernements israéliens successifs ont
maintenu ces structures, notamment par l’expansion et la consolidation
des colonies en Cisjordanie occupée, qui font depuis longtemps partie
intégrante de la politique d’État israélienne – et non d’un projet
exclusivement de droite.
Si l’éviction de
Netanyahou et de ses alliés pouvait apporter un certain soulagement
immédiat ou limiter certaines formes de violence, elle ne changerait pas
fondamentalement la réalité politique à laquelle sont confrontés les
Palestiniens, d’autant plus que le génocide à Gaza se poursuit
parallèlement à l’accélération des expulsions, des déplacements et de la
violence en Cisjordanie.
La participation
palestinienne à la Knesset, quelles que soient les récentes avancées
électorales, ne doit pas non plus détourner l’attention de la question
plus vaste et plus urgente de savoir comment les Palestiniens peuvent
s’organiser et élaborer des stratégies politiques plus efficaces pour
faire face à la réalité qui prévaut sur l’ensemble du territoire
palestinien.
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